La fable de nos lieux ou l’imaginaire paradoxal

par Jean-Paul Gavard-Perret
maître de conférence en communication à l´Université de Savoie.

De son Algérie natale comme de son sud de la France d’adoption Raymond Attanasio a appris la lumière. C’est pourquoi les glacis clairs de ses « abstractions spirituelles » en ruissellent.
Ses « taches » de clartés deviennent le lieu où tout finit ou tout commence. Il n’y aura pas plus de réponses à l’interrogation que pose celui qui à l’analyse préfère la projection de l’émotion, donc de l’innommable. Son travail représente un recommencement du langage pictural loin de toute volonté de copie du réel. L’art « parle » soudain dans l’écart pour voir mieux, pour voir « dedans » les remugles d’un inconscient plus habité d’élévation, de solarité que de miasmes morbides. Telle est au moins ici sa pétition de principe.
De machine infernale, la peinture devient une machine désirante empreinte d’une métaphysique quasi-inconsciente (ou viscérale).
Travail d’émotion (comme on l’a dit) mais aussi d’ascèse, la peinture prouve (sans didactisme) que certains maux existentiels ne guérissent pas sous l’effet de la parole (placebo) mais de l’image. Celle-ci permet de trouver autre chose. Parce que la parole s’est épuisée elle-même dans sa recherche du Sens, parce qu’elle est devenue non-lettre morte, mais antichambre de la mort (une parole déjà comme morte par anticipation) l’image – du moins celle d’Attanasio lui fait face, vient à son secours pour prendre le relais. Car si on ne peut plus croire au mystère des mots, on peut croire à la magie de l’image. À condition, bien sûr, d’épuiser ses ressources acquises afin de la faire suinter autrement au sein d’une « logique » flottante mais concertée.
Sur le support, la peinture danse, elle redevient vivante. En fin de compte surgit une ultime forme de littéralité absorptive faite de dispersions, dissolutions et de quasi-effacements. Reste une perte, mais une perte agissante, vagissante en un grand mouvement de retour. L’oeuvre travaille, de ses coulées surgit non l’attrait du néant, mais un passage à travers lui vers un au-delà ici même. Dans une peinture quasiment « spirituelle » on se retrouve au-delà des affects de l’âme. On en revient au corps, à son inachèvement par-delà même les distinctions sexuelles. Ne reste plus du monde de simples images-reflets, mais des images en abîme de sens capables de générer non un négatif mais bien un positif irrécusable afin de faire remonter le corps loin de sa seule « viande » (pour reprendre le mort d’Artaud).

L’oeuvre d’Attanasio ouvre à la contamination du sens par son contraire : celle de la négation par l’affirmation dans un travail qui loin de toute inflation ouvre la part la plus risquée qui soit puisqu’elle soustrait quelque chose à l’ordre du langage, puisqu’elle se soustrait elle-même à l’ordre du langage. D’où ce versant étrange de l’imaginaire où se joue, pour reprendre une
définition de Blanchot, « L’éloignement au coeur de la chose » ce qui est proche est lointain, tout ce qui est lointain est proche. D’où cette sensation d’approche (impossible), de parages (sans passages) par une peinture qui montre encore, mais pas n’importe quoi : une sorte de glacis en moirures et ouvertures sans limite, dans le savoir, dans la langue.
C’est là la force de l’oeuvre qui atteint par le dénuement un lieu où se touche une vérité humaine et inhumaine à la fois, plus proche de soi par la force de l’émotion du peintre que génèrent son imaginaire et sa technique.
D’où la communauté aussi étrange que paradoxale inspirée par un univers dont on sent physiquement que l’être ne pourra s’extirper. Il devra répondre à cet appel même si ce dernier n’a pas de réponse explicite dans la peinture. Attanasio demeure en effet un maître de l’implicite au sein d’un univers aussi en mouvement que calme. Dans chacune de ses oeuvres, ce que les mouvements écartent est paradoxalement rassemblé pour voir mieux. Quelque chose s’accomplit, par défaut, par excès. Surgis, la nécessaire extériorité (ouverture) des profondeurs. Quittant l’obscur émergent, sur le support, un dehors du monde et un écho à l’intimité de l’être. C’est sans doute là un des principes formateurs d’une oeuvre qui ne cherche pas pour autant à revenir à une béatitude première. Elle ne cherche pas non plus d’identification en tant que simple miroir. Il s’agit d’une création paradoxale dont le langage plastique garde le pouvoir de modifier l’approche et la vision du monde, d’en changer le « sens » en changeant les formes et les modes de représentation.
Elle relève du plus concret exercice d’un métier, au sens où Boileau l’entendait. L’image ne figure plus. Et pourtant tout parle dans un imaginaire paradoxal. Ce qui pourrait n’être que taches se transforment en remontées plus qu’en coulées pour une visibilité de l’invisible. D’aucun peuvent trouver là les prolégomènes à une mystique. Toutefois, si l’image et les choses sont enlevées à elles-mêmes, soustraites à leur référence et leur identité dans un travail qui exprime sans exprimer, imagine sans imaginer surgit une homogénéité particulière qui lie le physique au spirituel. L’image pousse vers la lumière en la soulignant de moirures colorées.

Contre le vide de l’être chaque oeuvre devient un petit bout de temps arraché au néant et au vide. La « tache » n’est plus un « accident » mais ce qui prélude à un accomplissement (toujours à reprendre) afin de saisir un insaisissable, d’assigner une présence paradoxale sans anticiper sur un futur ou le sceller à un passé.
L’oeuvre ne joue plus sur un supposé retour. Elle travaille dans le suspens. Il s’agit de ne pas tenir à l’écart le présent, mais de le serrer au plus près.
Excédentaire, l’oeuvre d’Attanasio touche donc à une essentialité, à une incorporation particulière par ce lointain appelé au plus profond donc au plus proche de l’être.
L’irrévocabilité de ce travail tient sans doute au glissement, qui, par vertige, fait en un instant et dans le présent basculer la vision vers l’ignorer. La chute fait alors partie d’un accomplissement. Ce n’est pas une chute mortelle (ou du mortel) mais son contraire : l’oeuvre plastique dégage des pièges du leurre de la représentation. Elle demeure cet « adversaire » à ne pas confondre avec l’adversité. C’est en ce sens le « gai savoir »
réclamé par Nietzsche. Elle devient une plage autant qu’une arête. L’être sort de la fixation entre l’entre-dit et l’interdit pour cette autre voir : une façon de voir autrement, d’outrement voir.

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