Et si l’âme se peignait…

par Sylvie Amigo-Soulet – Galerie 21 – Toulouse

Raymond Attanasio, à la Galerie 21 de Balma, nous emporte vers un monde intrinséque.
On conçoit souvent les impressionnistes comme les grands représentants d’un optimisme celui où l’homme se satisfait du monde qui l’entoure.
Comme des peintres exprimant la joie et leur bonheur interne.

Mais le véritable sujet de ces artistes était pour la plupart la lumière : intérieure ou extérieure peu importe elle était avant tout le plus immatériel des phénomènes atmosphériques.
Les formes se dissolvent dans la clarté, elles ne sont plus que des ombres éveillées par la lumière d’une vie transitoire et fugitive.
Quand Raymond Attanasio traduit ses perceptions subjectives, des impressions dématérialisées, il nous permet de sortir de cet esclavage substantiel.
Il nous autorise à passer vers une lecture personnelle, confidentielle à la limite de l’exclusivité.
Face à sa peinture nous accostons les rivages de notre propre réalité.
Peut-être que pour certain elle sera le passeport d’une révélation intestine, ce moment où plus rien ni persone ne peut vous changer de chemin, ce bref instant où l’intervalle du rythme temporel se fait sourd.

Alors, on pourrait peut-être dire que Raymond peint son âme…

L’introspection et l’action

Les formes abstraites isolées sont destinées à la construction de l’ensemble de la composition. Elles doivent s’intégrer à la toile dans sa résonance tout entière. Jusqu’à quel point la résonance intérieure de la forme donnée est-elle mise en évidence ou voilée car en arts ce que l’on voile à une énorme puissance. La combinaison de ce qui est voilé et de ce qui est mise en évidence sera une possibilité nouvelle des compositions des formes.
L’artiste est la main qui, par son usage convenable de la touche (mouvement du pinceau produisant une forme), met l’âme humaine en vibration – Kandinsky.

Il est donc claire que l’harmonie des formes et des couleurs doit reposer uniquement sur le principe de l’entrée en contact avec l’âme humaine (de l’artiste lors de l’exécution de l’œuvre, et du spectateur lors des expositions).
Ce principe est défini par Kadinsky comme Principe de la Nécessité Intérieure.

Il en est de même pour la création de la couleur qui doit aussi entrer en vibration ressentie par l’artiste.

L’introspection est une forme de méditation. Cet état méditatif, qu’il cherche à atteindre afin de laisser libre cours à la création, ce qu’il nomme « le lâcher prise ». Plus rien n’existe entre l’esprit et l’œuvre, tous les deux sont reliés par le bras et la main. Puis vient le premier contact du pinceau avec la toile. À partir de ce moment, commence l’aventure qui unit action-réaction.

Un dialogue entre la toile et lui.

18-03-27 (huile sur toile - 80x65)

La fable de nos lieux
ou l’imaginaire paradoxal

par Jean-Paul Gavard-Perret, maître de conférence en communication à l’Université de Savoie

De son Algérie natale comme de son sud de la France d’adoption Raymond Attanasio a appris la lumière. C’est pourquoi les glacis clairs de ses abstractions spirituelles en ruissellent. Ses taches de clartés deviennent le lieu où tout finit ou tout commence. Il n’y aura pas plus de réponses à l’interrogation que pose celui qui à l’analyse préfère la projection de l’émotion, donc de l’innommable. Son travail représente un recommencement du langage pictural loin de toute volonté de copie du réel. L’art parle soudain dans l’écart pour voir mieux, pour voir dedans les remugles d’un inconscient plus habité d’élévation, de solarité que de miasmes morbides. Telle est au moins ici sa pétition de principe.

De machine infernale, la peinture devient une machine désirante empreinte d’une métaphysique quasi-inconsciente (ou viscérale). Travail d’émotion (comme on l’a dit) mais aussi d’ascèse, la peinture prouve (sans didactisme) que certains maux existentiels ne guérissent pas sous l’effet de la parole (placebo) mais de l’image. Celle-ci permet de trouver autre chose. Parce que la parole s’est épuisée elle-même dans sa recherche du Sens, parce qu’elle est devenue non-lettre morte, mais antichambre de la mort (une parole déjà comme morte par anticipation) l’image – du moins celle d’Attanasio lui fait face, vient à son secours pour prendre le relais. Car si on ne peut plus croire au mystère des mots, on peut croire à la magie de l’image. À condition, bien sûr, d’épuiser ses ressources acquises afin de la faire suinter autrement au sein d’une logique flottante mais concertée.

19-09-08 (huile sur toile - 130x81)

Sur le support, la peinture danse, elle redevient vivante. En fin de compte surgit une ultime forme de littéralité absorptive faite de dispersions, dissolutions et de quasi-effacements. Reste une perte, mais une perte agissante, vagissante en un grand mouvement de retour. L’œuvre travaille, de ses coulées surgit non l’attrait du néant, mais un passage à travers lui vers un au-delà – ici même. Dans une peinture quasiment spirituelle on se retrouve au-delà des affects de l’âme. On en revient au corps, à son inachèvement par-delà même les distinctions sexuelles. Ne reste plus du monde de simples images-reflets, mais des images en abîme de sens capables de générer non un négatif mais bien un positif irrécusable afin de faire remonter le corps loin de sa seule viande (pour reprendre le mort d’Artaud). 

L’œuvre d’Attanasio ouvre à la contamination du sens par son contraire  : celle de la négation par l’affirmation dans un travail qui loin de toute inflation ouvre la part la plus risquée qui soit puisqu’elle soustrait quelque chose à l’ordre du langage, puisqu’elle se soustrait elle-même à l’ordre du langage. D’où ce versant étrange de l’imaginaire où se joue, pour reprendre une définition de Blanchot, L’éloignement au cœur de la chose ce qui est proche est lointain, tout ce qui est lointain est proche. D’où cette sensation d’approche (impossible), de parages (sans passages) par une peinture qui montre encore, mais pas n’importe quoi : une sorte de glacis en moirures et ouvertures sans limite, dans le savoir, dans la langue.

19-08-20 (huile sur toile -150x130)

C’est là la force de l’œuvre qui atteint par le dénuement un lieu où se touche une vérité humaine et inhumaine à la fois, plus proche de soi par la force de l’émotion du peintre que génèrent son imaginaire et sa technique.

D’où la communauté aussi étrange que paradoxale inspirée par un univers dont on sent physiquement que l’être ne pourra s’extirper. Il devra répondre à cet appel même si ce dernier n’a pas de réponse explicite dans la peinture. Attanasio demeure en effet un maître de l’implicite au sein d’un univers aussi en mouvement que calme. Dans chacune de ses œuvres, ce que les mouvements écartent est paradoxalement rassemblé pour voir mieux. Quelque chose s’accomplit, par défaut, par excès. Surgis, la nécessaire extériorité (ouverture) des profondeurs. Quittant l’obscur émergent, sur le support, un dehors du monde et un écho à l’intimité de l’être. C’est sans doute là un des principes formateurs d’une œuvre qui ne cherche pas pour autant à revenir à une béatitude première. Elle ne cherche pas non plus d’identification en tant que simple miroir. Il s’agit d’une création paradoxale dont le langage plastique garde le pouvoir de modifier l’approche et la vision du monde, d’en changer le sens en changeant les formes et les modes de représentation.

Elle relève du plus concret exercice d’un métier, au sens où Boileau l’entendait. L’image ne figure plus. Et pourtant tout parle dans un imaginaire paradoxal. Ce qui pourrait n’être que taches se transforment en remontées plus qu’en coulées pour une visibilité de l’invisible. D’aucuns peuvent trouver là les prolégomènes à une mystique. Toutefois, si l’image et les choses sont enlevées à elles-mêmes, soustraites à leur référence et leur identité dans un travail qui exprime sans exprimer, imagine sans imaginer surgit une homogénéité particulière qui lie le physique au spirituel. L’image pousse vers la lumière en la soulignant de moirures colorées.

19-08-15 (huile sur toile - 150x130)

Contre le vide de l’être chaque œuvre devient un petit bout de temps arraché au néant et au vide. La tache n’est plus un accident mais ce qui prélude à un accomplissement (toujours à reprendre) afin de saisir un insaisissable, d’assigner une présence paradoxale sans anticiper sur un futur ou le sceller à un passé.

L’œuvre ne joue plus sur un supposé retour. Elle travaille dans le suspens. Il s’agit de ne pas tenir à l’écart le présent, mais de le serrer au plus près. Excédentaire, l’œuvre d’Attanasio touche donc à une essentialité, à une incorporation particulière par ce lointain appelé au plus profond donc au plus proche de l’être.

L’irrévocabilité de ce travail tient sans doute au glissement, qui, par vertige, fait en un instant et dans le présent basculer la vision vers l’ignorer.

La chute fait alors partie d’un accomplissement. Ce n’est pas une chute mortelle (ou du mortel) mais son contraire : l’œuvre plastique dégage des pièges du leurre de la représentation. Elle demeure cet adversaire à ne pas confondre avec l’adversité. C’est en ce sens le gai savoir réclamé par Nietzsche.

06-10-05 (huile sur toile - 100x100)

Elle devient une plage autant qu’une arête. L’être sort de la fixation entre l’entre-dit et l’interdit pour cette autre voir : une façon de voir autrement, d’outrement voir.

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